{"id":283,"date":"2015-03-09T19:57:25","date_gmt":"2015-03-09T19:57:25","guid":{"rendered":""},"modified":"2020-09-20T19:56:17","modified_gmt":"2020-09-20T17:56:17","slug":"saint-antoine-et-le-cochon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/divers\/varia\/saint-antoine-et-le-cochon.html","title":{"rendered":"Saint Antoine et le cochon"},"content":{"rendered":"<p><em>Au rythme des ans, les devantures parisiennes se font et se d\u00e9font. Mais  si le regard se porte plus haut apparaissent alors souvent des t\u00e9moins  du temps jadis. Ainsi ce \u00ab Grand St.-Antoine \u00bb, avec son cochon,  t\u00e9moigne-t&rsquo;il d&rsquo;une histoire ancienne. Qui vaut la peine d&rsquo;\u00eatre encore  cont\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n<!--more-->\n\n\n<div align=\"center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-985\" src=\"http:\/\/wordpress.localhost\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon.jpg 500w, https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon-300x198.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/>\u00a0<\/div>\n<p>LE MOINE FRANCISCAIN.<br \/>Juch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entresol, au coin d&rsquo;une rue, et prot\u00e9g\u00e9 des fientes des pigeons par une fine grille aux mailles serr\u00e9es, le \u00ab Grand Saint-Antoine \u00bb jette un regard vague aux passants qui vaquent \u00e0 leurs occupations sans le voir.<\/p>\n<p>Longue robe de bure, aux plis contourn\u00e9s, large capuche pour se prot\u00e9ger du vent et de la pluie, ceinture faite d&rsquo;une simple corde nou\u00e9e serr\u00e9e au dessus de la taille, les fid\u00e8les ne manqueraient pas de reconna\u00eetre la tenue des moines franciscains, ceux qu&rsquo;autrefois on appelait les Cordeliers.<br \/>Nous sommes loin de la mi\u00e8vrerie saint-sulpicienne, o\u00f9 le visage est toujours empreint d&rsquo;une douceur ang\u00e9lique, et le geste plein d&rsquo;une onction doucereuse.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme porte la longue barbe des ermites. On devine dans son attitude la fermet\u00e9 farouche du propagateur de la Foi.<br \/>\u00c0 y regarder de plus pr\u00e8s, on rep\u00e8re quelques attributs\u00a0: tenu dans la main droite l&rsquo;\u00e9norme Livre qui ne peut manquer de contenir les Saintes-\u00c9critures\u00a0; la corde avec ses trois n\u0153uds symboliques rappelant les v\u0153ux de pauvret\u00e9, de chastet\u00e9 et d&rsquo;ob\u00e9issance\u00a0; et m\u00eame la grande tige de fleurs de lys&#8230;<\/p>\n<p>ANTOINE DE PADOUE.<br \/>Mais le cochon, me direz-vous\u00a0? Que vient faire le cochon\u00a0? <br \/>C&rsquo;est que ce \u00ab Grand Saint-Antoine \u00bb est peut-\u00eatre un certain Fernando Martino de Bulh\u00f6es, natif de Lisbonne, \u00e0 la toute fin du XII\u00e8me si\u00e8cle, p\u00e9r\u00e9grinant en Espagne, au Maroc, en Sicile, en Italie, en France, en Italie \u00e0 nouveau.Il parsemait sa route de miracles si admirables que les incroyants se convertissaient rien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entendre. Et que sa mort, dans un monast\u00e8re de Padoue, alors qu&rsquo;il venait \u00e0 peine de f\u00eater ses trente-six ans, fut universellement regrett\u00e9e dans toute la chr\u00e9tient\u00e9.<br \/>Peintures et sculptures traditionnelles le montrent la plupart du temps tenant l&rsquo;Enfant-J\u00e9sus dans ses bras. On y ajoute presque toujours un grand in-quarto \u00e9voquant l&rsquo;Ancien et le Nouveau Testament. Les fleurs de lys, symboles de candeur, et signes de d\u00e9votion \u00e0 la Vierge-Marie, sont toujours pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p>Le cochon, lui, est en surnum\u00e9raire. Il n&rsquo;a pas l\u00e0 sa place. Il s&rsquo;est invit\u00e9 ici de lui-m\u00eame, sans qu&rsquo;on l&rsquo;en ait pri\u00e9 le moins du monde.<\/p>\n<div align=\"center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-986\" src=\"http:\/\/wordpress.localhost\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon2.jpg\" alt=\"\" width=\"491\" height=\"650\" srcset=\"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon2.jpg 491w, https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/cochon2-227x300.jpg 227w\" sizes=\"auto, (max-width: 491px) 100vw, 491px\" \/><\/div>\n<p>R\u00c9HABILITATION DU COCHON.<br \/>Mais il faut se m\u00e9fier des impressions premi\u00e8res. Et savoir porter son regard un peu de c\u00f4t\u00e9\u00a0: nous sommes \u00e0 Paris, \u00e0 la limite du dixi\u00e8me arrondissement, \u00e0 l&rsquo;aplomb d&rsquo;une maison situ\u00e9e au 2 de la rue du Faubourg Saint-Denis et faisant angle avec le boulevard Saint-Denis.<br \/>Les amoureux du vieux Paris se souviendront, qu&rsquo;\u00e0 peu de choses pr\u00e8s, c&rsquo;\u00e9tait, il y a presque cent ans, l&#8217;emplacement de la boutique de deux riches charcutiers.<br \/>L&rsquo;un Bernard V\u00e9ro, originaire de Lyon\u00a0; l&rsquo;autre Fran\u00e7ois Dodat, venu de Chasselay au Mont-Dore. Ils furent c\u00e9l\u00e8bres au temps de la Restauration politique, non seulement pour leurs cervelas, leurs saucissons \u00e0 la pistache ou autres sabodets lyonnais, mais plus encore pour s&rsquo;\u00eatre lanc\u00e9s avec succ\u00e8s, entre 1823 et 1826, dans une op\u00e9ration fonci\u00e8re de d\u00e9molition-construction, qui les fit millionnaires, en faisant sombrer dans l&rsquo;oubli l&rsquo;h\u00f4tel particulier des Dreux d&rsquo;Aubray qu&rsquo;il fallut bien abattre. Ce qui leur permit enfin d&rsquo;entrer \u00e0 visage d\u00e9couvert dans la haute soci\u00e9t\u00e9 des sp\u00e9culateurs immobiliers.<\/p>\n<p>Ce dont porte t\u00e9moignage le passage couvert situ\u00e9 entre le Palais-Royal et les Halles, le 2 de la rue du Bouloi et le 17 de la rue Jean-Jacques Rousseau, portant aujourd&rsquo;hui encore fi\u00e8rement \u00e0 son porche d&rsquo;entr\u00e9e, en lettres d&rsquo;or, leurs deux noms accol\u00e9s\u00a0: Galerie V\u00e9ro-Dodat.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, le cochon se trouve r\u00e9habilit\u00e9. Car tout le monde sait que le cochon est l&rsquo;animal f\u00e9tiche des m\u00e9tiers de la charcuterie, \u00e0 condition bien s\u00fbr, tout de m\u00eame, d&rsquo;\u00eatre introduit par le Grand Saint-Antoine.<\/p>\n<p>L&rsquo;ANC\u00caTRE DES ANACHOR\u00c8TES.<br \/>Oui, mais alors l\u00e0, nouveau casse-t\u00eate. Est-ce bien le moine franciscain \u00e0 la robe de bure que l&rsquo;on c\u00e9l\u00e8bre ici, ou un autre Antoine\u00a0?<br \/>Ce dernier, de beaucoup ant\u00e9rieur, puisqu&rsquo;ayant v\u00e9cu \u00e0 cheval sur le deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me si\u00e8cle de notre \u00e8re. Ermite chr\u00e9tien de Haute-\u00c9gypte cherchant sans cesse \u00e0 se soustraire \u00e0 la nu\u00e9e des disciples enthousiastes, quitte \u00e0 s&rsquo;enfoncer toujours plus avant dans les forteresses abandonn\u00e9es, les tombeaux et les d\u00e9serts. Pour jouir enfin de la solitude qui convient au sage et s&rsquo;approcher ainsi de l&rsquo;\u00c9ternel.<br \/>La l\u00e9gende s&rsquo;\u00e9tant empar\u00e9e de ce personnage d&rsquo;exception n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de rapporter avec force d\u00e9tails la ronde infernale des tentations ourdies par Satan, second\u00e9 dans son inf\u00e2me besogne par un cort\u00e8ge de d\u00e9mons aux cent visages, tant\u00f4t terribles, tant\u00f4t sensuels. Pourtant, toujours tent\u00e9, Antoine ne c\u00e8de jamais.<\/p>\n<p>Mais, ici, malgr\u00e9 l&rsquo;envie qu&rsquo;on en a, la r\u00e9f\u00e9rence au cochon serait pr\u00e9cipit\u00e9e.<\/p>\n<p>LA PUISSANCE DES RELIQUES.<br \/>Encore une fois il faut se laisser bercer par les sortil\u00e8ges de l&rsquo;hagiographie. Croire que ce vertueux Antoine fut enterr\u00e9, \u00e0 cent ans pass\u00e9s, \u00e0 Alexandrie, puis transport\u00e9 \u00e0 Constantinople, capitale de l&rsquo;Empire romain d&rsquo;Orient, dans la basilique Sainte-Sophie.<br \/>Et qu&rsquo;enfin, \u00e0 la suite d&rsquo;une quelconque croisade contre les Infid\u00e8les, ou d&rsquo;un simple p\u00e8lerinage en Terre Sainte, croire que ses restes furent autour de l&rsquo;an mil, gr\u00e2ce \u00e0 quelque preux chevalier, transf\u00e9r\u00e9s en France, dans l&rsquo;\u00e9glise de la Motte-au-Bois, modeste village perdu dans le Dauphin\u00e9, quelque part sur une des routes de Saint-Jacques de Compostelle.<\/p>\n<p>Les reliques sont faites pour \u00eatre honor\u00e9es, en \u00e9change de quoi elles produisent des miracles. Sorte de spirale vertueuse, dans laquelle les p\u00e8lerins accourent de plus en plus nombreux tandis que les prodiges se multiplient.<br \/>Chaque relique a sa sp\u00e9cialit\u00e9. Celle d&rsquo;Antoine l&rsquo;Ermite, autrement dit du Grand Saint-Antoine, gu\u00e9rissait, dit-on, du Mal des Ardents qui se manifeste par des br\u00fblures insupportables, des convulsions incontr\u00f4lables, des gangr\u00e8nes incurables. Prenant la forme d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie myst\u00e9rieuse, cette maladie est en r\u00e9alit\u00e9 provoqu\u00e9e par l&rsquo;ingestion de pain contamin\u00e9 par l&rsquo;ergot de seigle, champignon minuscule infectant, sur les sols trop humides, le seigle, l&rsquo;orge ou le bl\u00e9.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;importe l&rsquo;ignorance du temps. Les gu\u00e9risons miraculeuses furent telles qu&rsquo;on agrandit la modeste \u00e9glise primitive et qu&rsquo;on en vint \u00e0 construire une abbaye, un h\u00f4pital, et pour faire vivre tout cela, avec la b\u00e9n\u00e9diction du pape, l&rsquo;ordre religieux des Antonins.<\/p>\n<p>Ces religieux hospitaliers, fils spirituels du Grand Saint-Antoine, obtinrent assez vite un privil\u00e8ge\u00a0: celui de pouvoir laisser vagabonder \u00e0 leur guise, hors de l&rsquo;enclos, les cochons qu&rsquo;ils \u00e9levaient et qui, sans doute munis d&rsquo;une clochette pass\u00e9e au cou avertissant de leurs d\u00e9placements, les accompagnaient en bande.<br \/>Ainsi le charmant petit animal tout rose, au groin fureteur, aux longues oreilles, \u00e0 l&rsquo;oeil malicieux et \u00e0 la queue en tire-bouchon, retrouve-t&rsquo;il une place l\u00e9gitime dans la repr\u00e9sentation contemporaine de Saint-Antoine.<\/p>\n<p>LA SUPERPOSITION DES IMAGES.<br \/>Lorsqu&rsquo;en 1884, Charles Gauthier, architecte de cette maison sise au 2 rue du Faubourg Saint-Denis, d\u00e9cide de c\u00e9l\u00e9brer \u00e0 sa mani\u00e8re le souvenir des charcutiers V\u00e9ro et Dodat, il lui vient \u00e0 l&rsquo;esprit de repr\u00e9senter le Grand Saint-Antoine et son cochon. Autrement dit plut\u00f4t Antoine l&rsquo;Ermite de la fin du II \u00e8me si\u00e8cle, qu&rsquo;Antoine de Padoue, de la toute fin du XII \u00e8me si\u00e8cle. <br \/>Mais les images convenues qu&rsquo;il a en l&rsquo;esprit rendent pr\u00e9gnantes aussi bien les attributs de l&rsquo;un que de l&rsquo;autre. D&rsquo;o\u00f9 la barbe d&rsquo;ermite du premier et la corde serr\u00e9e du second\u00a0; et non sans malice le cochon grignotant les fleurs de lys du Docteur de l&rsquo;\u00c9glise.<\/p>\n<p>Qui reprocherait aujourd&rsquo;hui cette superposition un peu fantaisiste des images\u00a0? Les pi\u00e9tons de Paris se pressant \u00e0 la Porte Saint-Denis, d\u00e9ambulent par l\u00e0 sans porter attention au \u00ab Grand Saint-Antoine \u00bb. Ils ne sauraient donc s&rsquo;offusquer d&rsquo;un m\u00e9lange des genres. <br \/>\u00c0 peine se souvient-on encore que pour un objet perdu on peut toujours dans une \u00e9glise, d&rsquo;une mani\u00e8re discr\u00e8te, allumer un cierge aupr\u00e8s de la statue du bon Saint-Antoine de Padoue, ou m\u00eame placer une pi\u00e9cette dans le tronc qui lui est d\u00e9di\u00e9. Mais ceci est une autre histoire, o\u00f9 le cochon, rose ou pas, n&rsquo;a aucun r\u00f4le \u00e0 jouer.<\/p>\n<p>DANS TOUT HOMME QUI DORT.<br \/>Laissons donc le soir tomber, et l&rsquo;ombre de la nuit estomper le relief de toutes choses. Et ne nous \u00e9tonnons pas si jamais, \u00e0 la lumi\u00e8re complice de la lune, nous surprenons la b\u00eate abandonner en douce sa niche, puis trottiner dans le faubourg, furetant \u00e0 la recherche d&rsquo;immondices tomb\u00e9s de l&rsquo;\u00e9tal d&rsquo;un marchand de quatre-saisons. \u00c0 moins, que de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, \u00e9garant nos pas sur l&rsquo;asphalte du boulevard, nous voyons ce m\u00eame cochon jeter un regard concupiscent vers ces femmes venues d&rsquo;ailleurs, qui le jour et la nuit tiennent le pav\u00e9, pour exercer ce que pudiquement on appelle le plus vieux m\u00e9tier du monde.<\/p>\n<p>Pendant ce temps l\u00e0, le \u00ab Grand Saint-Antoine \u00bb, qui en a vu d&rsquo;autres, s&rsquo;est doucement assoupi, ce qui l&#8217;emp\u00eache une fois encore de rappeler \u00e0 l&rsquo;ordre son compagnon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00a9 JJB, mars 2015 <\/strong><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>Au rythme des ans, les devantures parisiennes se font et se d&eacute;font. 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