{"id":106,"date":"2010-01-24T20:02:49","date_gmt":"2010-01-24T20:02:49","guid":{"rendered":""},"modified":"2010-01-24T20:02:49","modified_gmt":"2010-01-24T20:02:49","slug":"Hegel-ou-le-malheur-de-la-philosophie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/philo-du-xixe-en-france-articles\/Hegel-ou-le-malheur-de-la-philosophie.html","title":{"rendered":"Hegel, ou le malheur de la philosophie"},"content":{"rendered":"<em>Dans une lettre ouverte adress&eacute;e en 1849 &agrave; Victor Cousin, Karl Ludwig Michelet [1801-1893], professeur &agrave; l&rsquo;Universit&eacute; de Berlin, rejette l&rsquo;interpr&eacute;tation cousinienne selon laquelle la philosophie h&eacute;g&eacute;lienne est la cause de tous les maux dont la France et surtout l&#39;Allemagne sont maintenant atteintes.<\/em><!--more--><!--StartFragment-->  <p>KARL LUDWIG MICHELET ET LA LIBERT&Eacute; DE PENSER.<\/p>  <p>Le 15 octobre 1849, para&icirc;t dans la vingt-troisi&egrave;me livraison de La Libert&eacute; de penser, une &laquo; Lettre adress&eacute;e &agrave; M. Victor Cousin &raquo;, r&eacute;dig&eacute;e directement en fran&ccedil;ais par Karl Ludwig Charles Michelet.<\/p>  <p>La revue La Libert&eacute; de penser, sous titr&eacute;e Revue philosophique et litt&eacute;raire, a &eacute;t&eacute; fond&eacute;e en d&eacute;cembre 1847, par Am&eacute;d&eacute;e Jacques, professeur de philosophie au coll&egrave;ge Louis le Grand et ma&icirc;tre de conf&eacute;rences &agrave; l&rsquo;&Eacute;cole normale, avec le concours de Jules Simon [1814-1896] &nbsp;et d&rsquo;&Eacute;mile Saisset [1814-1863].<\/p>  <p>D&rsquo;inspiration lib&eacute;rale&nbsp; et d&eacute;mocratique elle va fonctionner de d&eacute;cembre 1847 &agrave; novembre 1851.<\/p>  <p>Charles Michelet, autrement dit Karl Ludwig Michelet [1801-1893] professeur de philosophie &agrave; l&rsquo;Universit&eacute; de Berlin est pr&eacute;sent &agrave; plusieurs reprises dans la revue, notamment dans son num&eacute;ro vingt-neuf, du 15 avril 1850 avec un article &laquo; Du Principe immanent des choses &raquo;.<\/p>    <p>KARL LUDWIG MICHELET ET VICTOR COUSIN.<\/p>  <p>Karl Ludwig Michelet et Victor Cousin [1792-1867] se connaissent de longue date.&nbsp; <\/p>  <p>V. Cousin a rencontr&eacute; K. L. Michelet &agrave; Berlin en 1825, au cours de son troisi&egrave;me voyage en Allemagne. <\/p>  <p>K. L. Michelet a &eacute;t&eacute; un des laur&eacute;ats de l&rsquo;Acad&eacute;mie des sciences morales et politiques, en avril 1835, pour&nbsp; &laquo; l&rsquo;Examen critique de l&rsquo;ouvrage d&rsquo;Aristote intitul&eacute; M&eacute;taphysique &raquo;. Ce qui est l&rsquo;occasion de plusieurs lettres &eacute;chang&eacute;es entre V. Cousin et K. L. Michelet entre avril et juillet 1835, en m&ecirc;me temps, qu&rsquo;&agrave; son habitude, Cousin envoie ses tir&eacute;s &agrave; part.<\/p>  <p>La correspondance se poursuit, d&rsquo;autant que K. L. Michelet <\/p>  <p>1.Esp&egrave;re pouvoir venir enseigner en France dans une chaire &agrave; cr&eacute;er, par exemple au coll&egrave;ge de France, sur la philosophie d&rsquo;Aristote. <\/p>  <p>2. Qu&rsquo;il souhaite concourir sur l&rsquo;Examen critique de la philosophie allemande propos&eacute; par l&rsquo;Acad&eacute;mie des Sciences morales et politiques [d&eacute;cembre 1836]. Mais le prix, report&eacute; &agrave; plusieurs reprises, sera finalement d&eacute;cern&eacute; en 1845 &agrave; Joseph Willm [1790-1853], inspecteur de l&#39;Acad&eacute;mie de Strasbourg. <\/p>  <p>3. Et qu&rsquo;il aimerait m&ecirc;me devenir correspondant de cette Acad&eacute;mie. Mais c&rsquo;est Christian Auguste Brandis [1790-1867] qui sera &eacute;lu comme correspondant en juin 1837, en remplacement de Friedrich von Schelling qui passe de correspondant [1834] &agrave; membre associ&eacute; &eacute;tranger [1835].<\/p>    <p>RENCONTRE ULTIME.<\/p>  <p>Les premiers mots de la lettre ouverte de K. L. Michelet montrent que ce dernier s&rsquo;est rendu &agrave; Paris dans l&rsquo;&eacute;t&eacute; 1849, et qu&rsquo;&agrave; cette occasion il a rencontr&eacute; V. Cousin&nbsp;: &laquo; Quelque charm&eacute; que j&#39;aie &eacute;t&eacute; de vous revoir lors de mon dernier s&eacute;jour &agrave; Paris, il y a un mois [&hellip;] &raquo;. <\/p>    <p>VICTOR COUSIN ET HEGEL.<\/p>  <p>V. Cousin rencontre pour la premi&egrave;re fois Wilhelm Friedrich Hegel [1770-1831] en poste &agrave; Heidelberg, fin juillet-d&eacute;but ao&ucirc;t 1816, puis &agrave; nouveau en fin novembre de la m&ecirc;me ann&eacute;e. De retour en France, Cousin dit &agrave; ses amis, en parlant de Hegel&nbsp;: &laquo; Messieurs j&rsquo;ai vu un homme de g&eacute;nie &raquo;.<\/p>  <p>Cousin fait de Hegel son ma&icirc;tre &agrave; penser. Dans sa correspondance &agrave; Hegel, Cousin d&eacute;clare&nbsp;: &laquo; [&#8230;] Descendez un peu des hauteurs et donnez moi la main &raquo;&nbsp;; et encore&nbsp;: &laquo; Soyez d&rsquo;autant plus impitoyable que, d&eacute;termin&eacute; &agrave; &ecirc;tre utile &agrave; mon pays, je me permettrai toujours de modifier sur les besoins et l&rsquo;&eacute;tat, tel quel, de ce pauvre pays, les directions de mes ma&icirc;tres d&rsquo;Allemagne . [&#8230;]. Hegel, dites-moi la v&eacute;rit&eacute;, puis j&rsquo;en passerai &agrave; mon pays ce qu&rsquo;il en pourra &raquo;[lettre du 1er ao&ucirc;t 1826].<\/p>  <p>Il lui d&eacute;die le tome 3 [Protagoras, Gorgias] de son &eacute;dition et traduction des &OElig;uvres compl&egrave;tes de Platon. Il le re&ccedil;oit et s&rsquo;occupe quotidiennement de lui lors de son s&eacute;jour &agrave; Paris en septembre 1827.<\/p>  <p>Il rencontrera &agrave; nouveau Hegel &agrave; Berlin au cours d&rsquo;un quatri&egrave;me voyage en Allemagne [fin mai-fin juillet 1831].<\/p>  <p>Mais, apr&egrave;s la mort de Hegel, le 14 novembre 1831 &agrave; Berlin, Cousin se tourne vers Schelling, qu&rsquo;il d&eacute;clare &ecirc;tre &laquo; le premier philosophe de son temps &raquo;, et encore, dans une lettre qu&rsquo;il lui adresse&nbsp;: &laquo; Mais je trouve par trop absurde de nier que vous soyez le ma&icirc;tre de l&rsquo;&Eacute;cole enti&egrave;re. Vous l&rsquo;&ecirc;tes, et le serez dans la post&eacute;rit&eacute; &raquo;. [lettre de Cousin &agrave; Schelling du 13 octobre 1833].<\/p>  <p>C&rsquo;est que Cousin cherche &agrave; tout prix &agrave; se d&eacute;marquer de plus en plus, pour lui-m&ecirc;me, des reproches de panth&eacute;isme dont le syst&egrave;me de Hegel est marqu&eacute;. Or c&rsquo;est ce reproche qui est fait &agrave; V. Cousin par les tenants les plus orthodoxes du spiritualisme catholique, d&rsquo;autant que le panth&eacute;isme est une porte ouverte vers le mat&eacute;rialisme.<\/p>    <p>LE SCRUPULE D&rsquo;AM&Eacute;D&Eacute;E JACQUES.<\/p>  <p>Avant de se d&eacute;cider &agrave; publier cette lettre, Am&eacute;d&eacute;e &nbsp;Jacques avait adress&eacute; &agrave; K. L. &nbsp;Michelet les lignes suivantes [rapport&eacute;es en note &agrave; la premi&egrave;re page de l&#39;article paru dans La Libert&eacute; de penser] :&nbsp; <\/p>  <p>&laquo; Monsieur, j&#39;ins&eacute;rerai de grand coeur votre excellente lettre dans le plus prochain num&eacute;ro de la Libert&eacute; de penser, &agrave; une condition toutefois : c&#39;est que vous me permettrez de mettre, au bas de la premi&egrave;re page, une note dans laquelle je d&eacute;clinerai, pour la Revue et pour moi, la responsabilit&eacute; de quelques-unes des doctrines que vous exprimez si bien. Nous pensons sur beaucoup des points autrement que M. Cousin ; sur Dieu, nous nous rapprochons plus peut-&ecirc;tre de lui que de vous ; nous ne sommes ni h&eacute;g&eacute;liens, ni panth&eacute;istes. Ce n&#39;est, ai-je besoin de vous le dire, ni par d&eacute;f&eacute;rence pour M. Cousin, ni encore moins par scrupule d&#39;orthodoxie ; c&#39;est par conviction. Seulement, cette conviction, si forte qu&#39;elle soit, ne nous fait pas oublier notre titre ; nous sommes la Libert&eacute; de penser, c&#39;est-&agrave;-dire une tribune toujours ouverte &agrave; toute discussion s&eacute;rieuse et loyale sur tout sujet, sans autre limite que la port&eacute;e m&ecirc;me de l&#39;esprit humain, sans autres entraves que celles que la biens&eacute;ance impose. C&#39;est pourquoi, je le r&eacute;p&egrave;te, je serai heureux de publier votre lettre, surtout si elle doit provoquer une r&eacute;ponse de M. Cousin ; &agrave; son d&eacute;faut je prendrais la plume moi-m&ecirc;me, malgr&eacute; mon insuffisance, pour continuer avec vous cette grande discussion ; plus heureux encore si ma r&eacute;ponse pouvait m&#39;attirer une r&eacute;plique de votre part &raquo;.&nbsp; <\/p>  <h3>TEXTE INT&Eacute;GRAL DE LA LETTRE DE K. L. MICHELET &Agrave; V.&nbsp; COUSIN.<\/h3>  <p>Monsieur,&nbsp; <\/p>  <p>Quelque charm&eacute; que j&#39;aie &eacute;t&eacute; de vous revoir lors de mon dernier s&eacute;jour &agrave; Paris, il y a un mois, l&#39;entretien que nous avons eu ensemble m&#39;a appris cependant, bien plus que nos conversations ant&eacute;rieures n&#39;ont pu le faire, quelle &eacute;norme distance nous s&eacute;pare maintenant l&#39;un de l&#39;autre. Pour ne pas voir subir &agrave; ma lettre un refus semblable &agrave; celui que vous avez, comme vous le disiez, fait &eacute;prouver &agrave; un livre qui vous a &eacute;t&eacute; envoy&eacute; par l&#39;un de nos th&eacute;ologiens les plus distingu&eacute;s, M. le docteur Strauss, je pr&eacute;f&egrave;re commettre l&#39;indiscr&eacute;tion attach&eacute;e peut-&ecirc;tre &agrave; la publication pr&eacute;sente, esp&eacute;rant l&#39;excuser par l&#39;utilit&eacute; que quelques id&eacute;es, &eacute;mises &agrave; l&#39;adresse d&#39;un des savants les plus c&eacute;l&egrave;bres de la France, pourraient avoir pour la science. J&#39;entre donc en mati&egrave;re sans h&eacute;siter.&nbsp; <\/p>  <p>Vous dites que la philosophie h&eacute;g&eacute;lienne a caus&eacute; tout ce que vous appelez les maux dont la France et surtout l&#39;Allemagne sont maintenant atteintes. Je n&#39;ignore pas, Monsieur, que la pens&eacute;e est le p&eacute;ch&eacute; originel de l&#39;homme, sans la pens&eacute;e l&#39;homme serait rest&eacute; animal, un &ecirc;tre purement physique, sans fautes et sans responsabilit&eacute; personnelle. Les mythes chr&eacute;tiens parlent du fruit de l&#39;arbre de la connaissance que les premiers hommes ont go&ucirc;t&eacute; et qui les a port&eacute;s au mal. Mais par ce go&ucirc;ter d&eacute;licieux ils ont aussi appris &agrave; conna&icirc;tre le bien. Eritis sicut Deus, continue le texte sacr&eacute;. Ne prenons donc pas trop &agrave; coeur, en sage philosophie, le mal que la pens&eacute;e a caus&eacute;. Elle nous a fait apercevoir, il est vrai, notre nudit&eacute; ; elle d&eacute;couvre les plaies de l&#39;humanit&eacute;, mais elle apporte aussi la gu&eacute;rison. D&#39;une existence purement mat&eacute;rielle et m&eacute;canique elle &eacute;l&egrave;ve l&#39;homme au spiritualisme et &agrave; la libert&eacute;. J&#39;accepte donc tous les reproches que vous avez faits &agrave; la philosophie allemande et je m&#39;en glorifie, osant vous rappeler les temps o&ugrave; nous en causions &agrave; Berlin et o&ugrave; vous sembliez assez fier de ne pas lui &ecirc;tre rest&eacute; enti&egrave;rement &eacute;tranger.&nbsp; <\/p>  <p>Mais quelles sont les doctrines qui ont, selon vous, contribu&eacute; surtout &agrave; amener le triste r&eacute;sultat que le monde vous semble pr&eacute;senter maintenant ? Parlons, en bonne logique, premi&egrave;rement des causes, pour en venir plus tard aux effets.&nbsp; <\/p>  <p>C&#39;est ici que d&#39;abord je ne saurais disconvenir de la rare sagacit&eacute; d&#39;esprit que vous m&#39;avez montr&eacute;e, il y a plus de vingt ans. Car lors que je vous d&eacute;veloppais les id&eacute;es de la philosophie allemande sur le premier principe des choses et sur l&#39;eschatologie : &quot;mais nos bonnes m&egrave;res,&quot; me disiez-vous, &quot;pensent autrement sur ces choses, et nos id&eacute;es auront une port&eacute;e et une fin des plus tragiques.&quot; Eh bien, Monsieur, dans l&#39;espace de cinq lustres, la catastrophe que vous appr&eacute;hendiez, vous la voyez arriv&eacute;e. Vous vouliez, pour l&#39;arr&ecirc;ter, introduire dans la philosophie la doctrine d&#39;une personnalit&eacute; divine qui ait conscience d&#39;elle-m&ecirc;me. Sans elle, disiez-vous, la vertu est impossible et l&#39;ath&eacute;isme patent. Vous accusiez la philosophie allemande de manquer d&#39;originalit&eacute; &agrave; cet &eacute;gard, de marcher sur les traces de Diderot et du baron d&#39;Holbach. L&#39;origine germaine du dernier pourtant n&#39;est pas contest&eacute;e. Mais ne disputons pas sur la priorit&eacute;. Pesons les id&eacute;es. La philosophie fran&ccedil;aise du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle avait os&eacute; dire : la mati&egrave;re est Dieu, et le grand Tout, c&#39;est-&agrave;-dire la foule des modifications de la mati&egrave;re, est la seule chose existante. La philosophie allemande fait un pas de plus. Elle d&eacute;clare la mati&egrave;re elle-m&ecirc;me une modification de la raison impersonnelle, comme l&#39;un de vos philosophes les plus spirituels a nomm&eacute; la cause premi&egrave;re. Est-ce l&agrave; le langage de l&#39;ath&eacute;isme ?&nbsp; <\/p>  <p>Vous avanciez ensuite que l&#39;essence divine n&#39;est pas limit&eacute;e et born&eacute;e pour &ecirc;tre personnelle, et que vous nous le prouveriez tant&ocirc;t ; j&#39;attends avec avidit&eacute; vos arguments. En attendant, permettez que je doute de leur solidit&eacute;. Permettez-moi quelques r&eacute;flexions qui iront peut-&ecirc;tre au-devant de vos preuves, et qui les absorberont tout en les consommant. Je suis aussi d&#39;avis que la personnalit&eacute; et la conscience de soi-m&ecirc;me ne sont pas hors de l&#39;&ecirc;tre divin, qu&#39;elles constituent, au contraire, un &eacute;l&eacute;ment n&eacute;cessaire de son existence infinie. La conscience implique l&#39;opposition d&#39;un sujet et d&#39;un objet, c&#39;est-&agrave;-dire l&#39;&eacute;tat fini de l&#39;esprit. Or, comme le v&eacute;ritable infini n&#39;est pas hors du fini, puisque autrement le fini serait la limite de l&#39;infini qui cesserait ainsi d&#39;&ecirc;tre ce qu&#39;il est, les esprits finis sont des modifications, selon Spinoza, des fulgurations (comme dit votre Leibniz) de la divinit&eacute;. La personnalit&eacute; et la conscience divine sont l&#39;homme individuel lui-m&ecirc;me, en tant que, dans sa forme finie, il r&eacute;veille et fait jaillir l&#39;&eacute;tincelle divine cach&eacute;e sous les cendres terrestres. L&#39;&ecirc;tre divin n&#39;est pas une substance abstraite vivant hors du monde, comme les dieux d&#39;Epicure. C&#39;est l&#39;essence des choses apparaissant dans les ph&eacute;nom&egrave;nes ; et le ph&eacute;nom&egrave;ne co&iuml;ncidant avec la nature divine, c&#39;est l&#39;humanit&eacute;. Dieu s&#39;est fait homme (citation en grec &agrave; ajouter).&nbsp; <\/p>  <p>Celui qui parle de la sorte ne vous paye pas de mots, &agrave; ce que vous pr&eacute;tendiez dans la continuation de notre entretien, comme s&#39;il substituait le nom de Dieu &agrave; ce qui n&#39;est plus Dieu. Car, en saine philosophie, il s&#39;agit justement de substituer la chose &agrave; ce qui n&#39;est qu&#39;un simple mot. Or, prononcer &nbsp;le nom de Dieu, d&#39;un Dieu ultramondain, dont vous ne faites que vaguement admettre l&#39;existence sans la conna&icirc;tre et l&#39;expliquer, c&#39;est l&agrave; ce que j&#39;appelle moi se payer de mots. D&#39;ailleurs, la philosophie allemande d&ucirc;t-elle, en vous annon&ccedil;ant ce nouveau Dieu, se tromper, parce qu&#39;il n&#39;aurait pas droit &agrave; ce titre, vous avez toujours tort de l&#39;accuser d&#39;ath&eacute;isme pour cela. Nous jugeons votre ancienne croyance avec bien moins de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, quoique, &agrave; notre tour, nous n&#39;y retrouvions pas les v&eacute;ritables attributs de la divinit&eacute;. Et envers les peuples pa&iuml;ens, vous aussi, vous usez de cette indulgence. Pourquoi donc la refuser &agrave; nous seuls ? Vous louiez la sinc&eacute;rit&eacute; de M. Proudhon, que vous nommiez le dernier rejeton de la philosophie h&eacute;g&eacute;lienne en France, pour avoir avou&eacute; franchement qu&#39;il ne croyait ni en Dieu ni au diable. Eh bien, lui encore s&#39;est pay&eacute; de mots comme vous le faites vous-m&ecirc;me. Car, dans son livre sur la n&eacute;cessit&eacute; de la mis&egrave;re, il croit &agrave; un principe &eacute;ternel constituant le bonheur final de l&#39;humanit&eacute;, et &agrave; des passions humaines qui t&acirc;chent vainement d&#39;en contrarier et reculer l&#39;application. Sachez, Monsieur, que ce que la vieille orthodoxie nommait Dieu et le diable, nous ne l&#39;avons pas aboli pour avoir expliqu&eacute; leur nature. <\/p>  <p>Ceci m&#39;am&egrave;ne enfin au reproche d&#39;immoralit&eacute; que vous faisiez &agrave; cette doctrine, et ici je crois notre justification plus facile encore : c&#39;est de ne croire de v&eacute;ritable morale possible qu&#39;avec un Dieu intrins&egrave;que dont la pr&eacute;sence dans l&#39;&acirc;me humaine est elle-m&ecirc;me la vertu et sa r&eacute;compense. Celui qui, de son propre mouvement, fait agir en lui la raison impersonnelle, ne saurait &ecirc;tre ni fourbe ni malheureux. La fortune est pour lui ; car il ne fait qu&#39;ex&eacute;cuter les projets de ce que vous nommez la Providence. Dans votre syst&egrave;me vous &ecirc;tes vertueux pour jouir plus tard dans un autre monde. Vous n&#39;aimez pas la vertu pour elle-m&ecirc;me, mais pour les suites qu&#39;elle peut avoir et dans votre int&eacute;r&ecirc;t personnel. C&#39;est donc vous qui pr&ecirc;chez la morale d&#39;Helv&eacute;tius ? Ce n&#39;est pas nous qui le faisons. Mais je ne veux pas passer de la d&eacute;fensive &agrave; l&#39;offensive. J&#39;en viens aux effets sinistres que vous croyez attach&eacute;s &agrave; ces croyances nouvelles.&nbsp; <\/p>  <p>Ici la monarchie constitutionnelle vous para&icirc;t le dernier mot de l&#39;humanit&eacute;. Vous vous r&eacute;cri&acirc;tes m&ecirc;me sur le reproche que je fis &agrave; Charles X pour avoir voulu octroyer une loi &eacute;lectorale, et vous pr&ocirc;niez la gloire de la France sous ce Bourbon. A la bonne heure, mais la monarchie constitutionnelle n&#39;est bonne que sous un prince qui n&#39;a pas de volont&eacute; &agrave; lui ou qui ne veut pas en avoir, qui laisse absorber sa personne dans la personnalit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale du peuple. Mais &agrave; quoi bon alors cette personnalit&eacute; particuli&egrave;re qui n&#39;est, pour ainsi dire, que le symbole de la personnalit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale ?&nbsp; <\/p>  <p>Sur ce point encore, vous avez fait preuve de sagacit&eacute;, en trouvant la liaison &eacute;troite qui existe entre la croyance &agrave; la personnalit&eacute; divine et la monarchie constitutionnelle. Si la loi, comme on l&#39;a pr&eacute;tendu, est ath&eacute;e en France, la France, en se constituant en r&eacute;publique, a accompli enti&egrave;rement ce soi-disant ath&eacute;isme. Car si le v&eacute;ritable Dieu est le seul agent dans l&#39;univers, comme Leibniz l&#39;a dit encore, s&#39;il est par cons&eacute;quent l&#39;esprit universel qui seul vit et se manifeste dans les individus, la v&eacute;ritable constitution est celle o&ugrave; chacun est le symbole ou le repr&eacute;sentant de la volont&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, o&ugrave; la souverainet&eacute; n&#39;est pas attach&eacute;e plus ou moins &agrave; un seul individu. Le Christ a &eacute;t&eacute; le premier symbole de Dieu-Personne aux yeux des chr&eacute;tiens. Le pape a pris sa place dans le monde catholique. L&#39;empereur de toutes les Russies et les princes protestants ont, par la gr&acirc;ce de Dieu, succ&eacute;d&eacute; au pape dans les autres confessions chr&eacute;tiennes. Ils ont &eacute;t&eacute;, de fait et de droit, les premiers &eacute;v&ecirc;ques de leurs cultes respectifs ; ils y resteront jusqu&#39;&agrave; ce que les v&eacute;ritables principes de la d&eacute;mocratie aient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les masses, et qu&#39;ainsi, il n&#39;y ait plus un seul, comme dans les monarchies absolues, ni quelques &eacute;lus, comme dans les gouvernements aristocratiques, ni un m&eacute;lange b&acirc;tard de ces deux formes de gouvernement, comme dans la monarchie constitutionnelle, mais la majorit&eacute; du peuple entier qui aura conscience de la volont&eacute; universelle et voudra l&#39;ex&eacute;cuter. Alors il ne sera plus n&eacute;cessaire de la symboliser dans un ou dans plusieurs individus, dans les classes privil&eacute;gi&eacute;es, puisque les masses la produiront spontan&eacute;ment dans leurs mouvements associ&eacute;s et par le suffrage universel. <\/p>  <p>Un ou plusieurs individus seront, il est vrai, toujours &agrave; la t&ecirc;te des affaires, mais non pas pour leur donner la direction par une pens&eacute;e immuable ; au contraire, ils ne seront que les agents ex&eacute;cuteurs de la souverainet&eacute; universelle, de cet individu id&eacute;al nomm&eacute; la nation, qui, pour &ecirc;tre personnel, n&#39;aura plus besoin d&#39;une personne individuelle et born&eacute;e, puisque sa personnalit&eacute; se manifestera dans chaque individu. L&#39;h&eacute;r&eacute;dit&eacute; d&#39;un pr&eacute;sident entra&icirc;nerait toujours le danger de retomber dans le syst&egrave;me du droit divin. C&#39;est ainsi que l&#39;accomplissement du christianisme, c&#39;est-&agrave;-dire la religion de l&#39;humanit&eacute;, sera arriv&eacute;, lorsque l&#39;individu fera revivre en lui le Christ, comme par une nouvelle m&eacute;tempsychose, et ne le cherchera plus ailleurs, ni dans la m&eacute;moire des si&egrave;cles pass&eacute;s, ni sur le tr&ocirc;ne d&#39;un ciel ultramondain.&nbsp; <\/p>  <p>Pour me convaincre, vous me citiez Hegel mettant la monarchie constitutionnelle au-dessus de la r&eacute;publique. Quelle incons&eacute;quence de votre part d&#39;en appeler &agrave; l&#39;autorit&eacute; d&#39;un philosophe dont vous d&eacute;sapprouvez si fortement les principes ! La r&eacute;publique simple de l&#39;antiquit&eacute; absorbant tous les pouvoirs dans le pouvoir l&eacute;gislatif, pouvait &ecirc;tre inf&eacute;rieure &agrave; la monarchie constitutionnelle, m&ecirc;me dans les cas o&ugrave; elle aurait sur celle-ci l&#39;avantage de ne pas se laisser imposer un pouvoir par la nature aveugle. Mais, &agrave; coup s&ucirc;r, la r&eacute;publique mixte des temps modernes, la r&eacute;publique repr&eacute;sentative, la r&eacute;publique f&eacute;d&eacute;r&eacute;e, o&ugrave; la souverainet&eacute; nationale fait sortir du sein m&ecirc;me de la d&eacute;mocratie tous les pouvoirs l&eacute;galement constitu&eacute;s, c&#39;est la forme de gouvernement la plus avanc&eacute;e que l&#39;humanit&eacute; connaisse encore.&nbsp; <\/p>  <p>Il me reste, dans nos diff&eacute;rends, un point &agrave; vider avec vous. Ce sont vos id&eacute;es sur l&#39;histoire de la philosophie. La v&eacute;ritable philosophie, avanciez-vous, a de tout temps admis un Dieu personnel. Eh bien, Monsieur, j&#39;ai l&#39;honneur de vous dire qu&#39;avant le temps des P&egrave;res de l&#39;Eglise et des scolastiques, cette id&eacute;e, d&#39;une personnalit&eacute; divine, n&#39;&eacute;tait m&ecirc;me pas entr&eacute;e dans la t&ecirc;te de quelque philosophe que ce soit. Les philosophes qui &eacute;rigeaient l&#39;eau, ou le feu, ou les nombres, ou enfin, comme l&#39;&eacute;cole d&#39;El&eacute;e, des cat&eacute;gories abstraites de la pens&eacute;e en premier principe de l&#39;univers, ne sauraient, sans contredit, &ecirc;tre cens&eacute;s admettre une personnalit&eacute; divine. Mais Socrate, mais Platon, mais Aristote, disiez-vous. Je ne nie point que la mythologie grecque &eacute;tait dans la bouche des deux premiers philosophes que je viens de montrer. Socrate parlait le langage du peuple. Il immola avant sa mort un coq &agrave; Esculape. Ses id&eacute;es n&#39;&eacute;taient pas assez &eacute;lev&eacute;es au niveau de la philosophie pour heurter de front les croyances re&ccedil;ues. Mais n&#39;oubliez pas qu&#39;il but la cigu&euml; pour les avoir bless&eacute;es.&nbsp; <\/p>  <p>Quant &agrave; Platon, vous ne voudrez pourtant pas prendre ses mythes pour la pure v&eacute;rit&eacute;. C&#39;est lui qui vous paye de mots en vous parlant, dans son Ph&eacute;don, de la pr&eacute;existence des &acirc;mes et du s&eacute;jour des bienheureux dans une autre vie ; dans le Tim&eacute;e, d&#39;un Dieu cr&eacute;ateur qui ordonne &agrave; ses subalternes de former telle ou telle cr&eacute;ature particuli&egrave;re du monde. Les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, les prototypes des &ecirc;tres, les universaux en un mot, sont les dieux de Platon. Voil&agrave; comment je l&#39;ai compris, et certes ces id&eacute;es ne sont pas personnelles et n&#39;ont pas conscience d&#39;elles-m&ecirc;mes. Il est possible que Platon dans sa vieillesse, notamment dans ses Lois, sur lesquelles vous vous fondiez, et qui ont &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute;es par l&#39;un de ses disciples, soit revenu sinc&egrave;rement aux croyances vulgaires. Schelling, le Platon moderne, en a bien fait autant. Mais votre th&egrave;se, qu&#39;Aristote aussi a admis l&#39;existence d&#39;un Dieu personnel, est bien ce qu&#39;il y a de plus anti-historique qu&#39;on puisse imaginer. Ni lui ni l&#39;Aristote moderne, comme vous avez vous-m&ecirc;me appel&eacute; notre ma&icirc;tre et ami commun, n&#39;ont admis une personnalit&eacute; sp&eacute;ciale de la divinit&eacute;, et partout o&ugrave; ils semblent le faire, l&#39;ironie perce, et la v&eacute;ritable pens&eacute;e est &agrave; peine voil&eacute;e l&eacute;g&egrave;rement. Ils nous payent et se payent de mots, comme vous dites, pour ne pas froisser les opinions vulgaires, m&ecirc;me vis-&agrave;-vis de leurs disciples les plus &eacute;sot&eacute;riques : c&#39;est une faute, et si la jeune &eacute;cole allemande n&#39;y est pas tomb&eacute;e, vous devriez &ecirc;tre le dernier &agrave; l&#39;en bl&acirc;mer, puisque, comme je viens de le dire, vous approuvez ce proc&eacute;d&eacute; dans votre compatriote.&nbsp; <\/p>  <p>Tout le moyen &acirc;ge n&#39;a pas connu la libert&eacute; de penser. Voil&agrave; pourquoi aussi sa philosophie en est rest&eacute;e absolument aux croyances vulgaires. Mais, d&egrave;s que la philosophie s&#39;est affranchie du joug de la th&eacute;ologie, la v&eacute;ritable id&eacute;e d&#39;un principe intrins&egrave;que des choses a reparu dans Bruno, Vanini, Spinoza et d&#39;autres. Si l&#39;on ne saurait convaincre d&#39;une mani&egrave;re flagrante ni Descartes ni Leibniz de ce qu&#39;il vous pla&icirc;t de taxer d&#39;ath&eacute;isme, la suspicion et par cons&eacute;quent la haine du parti pr&ecirc;tre n&#39;a pas cess&eacute; de les poursuivre et de les proscrire. Si Kant dit qu&#39;un Dieu personnel est une id&eacute;e n&eacute;cessaire de notre raison, mais dont nous ne pourrons jamais ni montrer ni d&eacute;montrer la r&eacute;alit&eacute; ext&eacute;rieure, ce scepticisme n&#39;est pas fort rassurant pour l&#39;existence d&#39;une personnalit&eacute; divine ; et les successeurs de Kant, les Fichte, les Schelling et les Hegel ont tous repouss&eacute; la transcendance du principe divin.&nbsp; <\/p>  <p>Vous voyez donc, en d&eacute;finitive, Monsieur, que ce ne sont que les philosophes tout &agrave; fait esclaves de la th&eacute;ologie, ou les penseurs ne pouvant plus dans leur vieux &acirc;ge supporter tout l&#39;&eacute;clat de la v&eacute;rit&eacute; nue, ou enfin quelques &eacute;clectiques qui ont en vain cherch&eacute; cette v&eacute;rit&eacute; sous le manteau bigarr&eacute; du mythe et de l&#39;opinion vulgaire des hommes. Pour moi, je distingue ma philosophie, comme Leibniz l&#39;a fait de la sienne, de la philosophie vulgaire dans les bras de laquelle vous semblez maintenant vouloir vous reposer comme sur vos lauriers. &nbsp; <\/p>  <p>Si je n&#39;esp&egrave;re pas, par ces quelques mots, vous ramener sur les traces de la vrai philosophie, peut-&ecirc;tre ai-je &eacute;nonc&eacute; quelques pens&eacute;es qui ne seront pas enti&egrave;rement perdues pour les esprits ind&eacute;pendants. En tout cas, le chemin que j&#39;ai pris &eacute;tait le seul possible pour r&eacute;pondre &agrave; la chaleureuse philippique que du fond de votre cabinet vous m&#39;adressiez avec toute l&#39;imp&eacute;tuosit&eacute; de la jeunesse, et d&#39;une haleine si peu interrompue que je trouvais &agrave; peine moyen de placer de temps en temps un pauvre mot de r&eacute;plique. &nbsp;<\/p>  <!--EndFragment-->   ","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><em>Dans une lettre ouverte adress&eacute;e en 1849 &agrave; Victor Cousin, Karl Ludwig Michelet [1801-1893], professeur &agrave; l&rsquo;Universit&eacute; de Berlin, rejette l&rsquo;interpr&eacute;tation cousinienne selon laquelle la philosophie h&eacute;g&eacute;lienne est la cause de tous les maux dont la France et surtout l&#39;Allemagne sont maintenant atteintes.<\/em><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34],"tags":[],"class_list":["post-106","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philo-du-xixe-en-france-articles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/106","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=106"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/106\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=106"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=106"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.textesrares.com\/pages\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=106"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}