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C. Delon, Histoire d'un livre, 1884
Reliure

Ce texte décrit l'état de la technique en 1884. Voir, pour illustrer ce texte, les reproductions de reliures.

>> Assemblage et brochage
Les feuilles imprimées, il s'agit de former le volume tel est le but des opérations de la reliure. Ici, plaçons une observation que nous n'avions pas encore faite. Ouvrez votre livre à la page 17 ; au bas de cette page, vous verrez un petit chiffre, un 2 peu apparent. Au bas de la page 33, il y a de même un 3 ; la page 49 est marquée d'un 4, la page 65 d'un 5. - Un volume étant composé de feuilles pliées en forme de cahiers et se suivant dans un certain ordre, il importe fort que cet ordre ne soit pas interverti, par accident, par erreur, lorsqu'on coud les feuilles : le relieur doit y faire grande attention. Pour rendre sa tache plus facile, on lui a numéroté ses feuilles. Cela s'est fait par le tirage même. Le metteur en pages a en soin de mettre, au bas de la première page, sur la forme du côté de première de chaque feuille, le numéro de la feuille. Chaque feuille tirée est donc marquée, au bas de la première page, celle qui restera dessus lorsqu'on pliera la feuille, de ce numéro d'ordre que les imprimeurs appellent la signature, c'est-à-dire le signe, la marque. Par exception, on ne met pas ordinairement de signature à la page du titre, vu qu'il n'est pas besoin de cette précaution pour la faire reconnaître. - Quelquefois au lieu de chiffres on se sert, pour signatures, des lettres de l'alphabet : a, b, c, d, etc.
Les paquets, contenant chacun un certain nombre d'exemplaires de la même feuille, ont donc été portés à l'atelier de reliure. L'ouvrier, consultant les signatures des feuilles, range tout d'abord ces tas suivant leurs numéros d'ordre, sur une longue table. Cela fait, il prend une feuille au premier tas, c'est-à-dire une feuille no 1 ; faisant un pas, il prend une autre feuille au second tas, qui est marquée 2, et qu'il mettra sous l'autre. Ainsi de suite, avançant le long de la table, et prenant une feuille à chaque tas, quand il est arrivé au bout, il se trouve avoir recueilli et mis en ordre de quoi faire un volume. Cette opération se nomme l'assemblage. - L'ouvrier dépose à part son petit paquet de feuilles assemblées, puis il recommence de la même manière, jusqu'à ce que tous les tas soient épuisés. Les petits paquets, contenant chacun la matière d'un volume, sont mis entre les mains des plieuses : ce sont des femmes, en effet, qui sont ordinairement chargées de cette tâche. Or la feuille doit être pliée de telle sorte que les pages se suivent dans l'ordre de leurs folios ; et cette manière de plier varie, ainsi que nous l'avons expliqué, suivant le format. La plieuse, d'une main rapide, saisit la feuille ; s'aidant d'un couteau de bois, plus grand que celui avec lequel on sépare les feuillets d'un livre neuf, elle plie le papier suivant la manière indiquée par le format, elle dresse le pli. Elle doit en outre faire attention que les plis passent juste au milieu des blancs laissés entre les pages. La feuille pliée forme un mince cahier. Les cahiers d'un même volume étant posés l'un sur l'autre dans leur ordre, il faut les coudre. Opération très simple : la couseuse entr'ouvre les cahiers, et piquant son aiguille dans le pli, elle passe des fils qui rattachent les cahiers les uns aux autres par le dos. Un feuillet blanc est alors posé sur le premier cahier et sous le dernier du livre : c'est la feuille de garde. La couverture du livre a été imprimée à part, sur du papier de couleur, épais et fort. Cette couverture porte le titre du livre ; elle est assez ordinairement en tout semblable à la page de litre de l'intérieur. Le colleur prend un volume cousu ; à l'aide d'un pinceau il passe un peu de colle de pâte épaisse sur le dos des cahiers et sur le, bord des feuilles de garde ; puis il applique la couverture imprimée. Cette façon expéditive d'attacher les feuilles d'un livre est ce qu'on appelle le brochage. On vend chez les libraires beaucoup de livres simplement brochés. La couverture, d'une jolie couleur, parfois ornée de vignettes élégantes, plaît à l'il. Mais lorsque le livre a été lu plusieurs fois, si surtout on n'en a pas pris un soin extrême, la couverture se détache du dos du cahier, les fils se relâchent, il devient nécessaire de faire au livre une véritable et solide reliure.

>> Reliure proprement dite
Un livre relié, en même temps qu'il est plus solide et plus durable, est du reste, plus élégant. Jetez un coup d'il sur ce volume. Vous observez d'abord les deux feuilles de carton qui soutiennent et préservent le livre. Les surfaces extérieures de ces deux feuilles, les plats de la reliure, comme on dit, sont couverts d'une toile fine, de couleur, où sont imprimés, en creux et en relief, des ornements gaufrés. Tandis que les bords des feuilles d'une brochure sont inégaux, ceux du livre relié sont coupés nets, et forment une tranche lisse. Remarquez en passant que les tranches du haut et du bas des pages sont droites ; celle du devant, au contraire, est creuse ; elle forme ce que l'on appelle la gouttière. A l'opposé, le dos arrondi du livre, également recouvert de toile gaufrée, porte des ornements et parfois un titre.
L'opération de la reliure est plus compliquée que celle du brochage. La première chose à faire, c'est de comprimer, de tasser les feuilles pliées, de manière à diminuer l'épaisseur du livre, en le rendant plus serré, plus compact. Pour cela, l'ouvrier, pressant le paquet de cahiers, et le tenant posé sur une pierre bien dressée, le bat à coups mesurés d'un très lourd marteau de fer. Sous ces chocs répétés, les cahiers s'amincissent. Souvent on remplace le battage au marteau par le passage à la presse-laminoir. Les cahiers, disposés entre deux feuilles de zinc, sont engagés entre les deux cylindres de cette machine, toute semblable à la presse à satiner, représentée précédemment, et agissant absolument de même. Les feuilles ainsi aplaties sont souvent un peu courbées ; pour les dresser on empile ces paquets, formant chacun un volume, sous une presse ordinaire en forme de pressoir : on fait alterner les volumes avec des planchettes de bois. Puis on serre. Au sortir de la presse, les volumes étant dressés, le relieur en prend un, l'engage et le serre entre les mâchoires d'une sorte d'étau de bois, semblable à la presse de l'établi d'un menuisier, le dos des cahiers dépassant un peu ; puis, avec une petite scie, il fait, en travers, trois, on quatre, ou cinq rainures peu profondes, dont vous comprendrez bientôt l'utilité : cette opération est ce qu'on nomme le grecquage.

Cousage
Pendant ce temps la couseuse a disposé son métier. Ce métier est très simple : une planchette pour poser les cahiers, deux montants, une traverse. De la planchette à la traverse sont tendues verticalement deux, trois ou quatre ficelles. Voyez agir l'ouvrière : déjà plusieurs cahiers ont été superposés et cousus par elle. Les ficelles, qui ont été disposées à des distances convenables, entrent dans les petites entailles que le grecquage a faites au dos de chaque cahier, s'y logent, pour ainsi dire. La couseuse pose un nouveau cahier sur les autres, engageant de même dans les entailles les ficelles tendues, ce, qui maintient son cahier en place. L'entr'ouvrant alors de la main gauche, de la main droite elle passe l'aiguille. Elle met un fil dans le pli du papier, et lui. fait faire un tour, pour l'arrêter autour de chaque ficelle. Arrivé à la dernière entaille, au haut ou au bas de la feuille, elle fait sortir son aiguille par, le petit trou, pour la faire rentrer, par l'entaille correspondante, dans le cahier qu'elle va poser ensuite. De la sorte, les feuilles sont toutes liées fermement entre elles et attachées aux ficelles mêmes. Le cousage terminé, on coupe les ficelles en laissant dépasser les bouts de quelques centimètres ; ces bouts serviront à attacher la couverture. Puis on passe à un autre volume.

Ouvrière cousant un volume
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Le relieur
Le livre cousu est remis dans l'étau, le dos dépassant un peu ; on serre fortement. Puis, avec un marteau de fer, le relieur frappe à petits coups sur les plis des cahiers. Il en résulte d'abord que le dos du livre se dressé et s'aplatit ; puis les derniers cahiers, refoulés par le choc, débordent un peu au-dessus de l'étau ; ils se rabattent, en formant un petit pli qu'on appelle le mors. Entr'ouvrez votre livre, et vous observerez au dos, des deux côtés, ce petit pli rabattu, dans lequel vient se loger l'épaisseur du carton qui forme la couverture.
- Le mors étant fait, il s'agit de former la tranche, en rognant un peu de la marge des feuillets. Les tranches se font ordinairement au moyen de la machine à rogner. C'est un énorme couteau d'acier, extrêmement tranchant, qui peut s'abaisser ou se relever, au moyen d'un mécanisme (inutile de le décrire), au-dessus d'une table bien dressée. Le livre étant posé sur la table, ajusté à la place convenable, on fait agir la machine ; le couteau descend lentement et coupe net une petite bande sur la marge du livre, faisant ainsi une tranche parfaitement dressée. On rogne de même successivement les trois tranches. - La tranche du devant du livre, ainsi rognée, est droite, naturellement ; le dos aussi du livre a été fait plat tout d'abord. Par un mouvement adroit, en repoussant les cahiers du milieu du volume, le relieur donne au dos la forme arrondie qu'il doit avoir et du même coup la tranche du devant se trouve prendre la forme creuse qui l'a fait nommer la gouttière. Il s'agit maintenant de poser les deux plaques de carton de la couverture, et de les fixer solidement au dos du livre. C'est pourquoi le relieur commence par percer, près du bord du carton qui doit joindre au dos, en face de chaque ficelle, deux petits trous. Il fait passer la ficelle par l'un des trous, la fait repasser par l'autre... Le bout se trouve alors rentré en dedans ; le relieur l'effile et l'aplatit, puis le colle, avec de la colle forte de menuisier ou gélatine, qu'il applique chaude avec un pinceau. Il agit ainsi pour chacun des bouts des ficelles qui relient les cahiers ; la plaque de carton se trouve attachée au dos comme par autant de charnières flexibles.
Ensuite l'ouvrier pose sur le dos arrondi, d'abord une feuille de papier épais, puis une bande de toile forte gaufrée, ou mieux encore une bande de maroquin, c'est-à-dire de peau de mouton teinte, fine et lisse ; il ramène les bords de cette bande sur les plats des cartons, et les y colle, après les avoir un peu amincis : la bande contribuera encore à maintenir la couverture. Il a soin de retourner proprement, au haut et au bas du carton, un bout de la bande de toile ou de la peau qui dépasse, de le rabattre et de le coller en dedans. Enfin, avec un petit morceau de la même toile ou de la même peau, ou bien encore avec un morceau de parchemin, il forme, aux angles du livre, qui courent toujours le risque d'être froissés, écornés, des coins qu'il replie en dedans, et colle solidement. - Il reste maintenant à coller, avec de la colle de pâte étendue au pinceau, sur les plats, c'est-à-dire sur la surface extérieure du carton, une feuille de simple papier de couleur, ou une couverture imprimée semblable à celle d'un livre broché, ou mieux encore une toile gaufrée à petits grains. On rabat encore en dedans les bords de ce papier ou de cette toile, les faisant passer par-dessus les bords du carton ; enfin on cache ces bords repliés par une feuille de papier, blanche ou colorée, unie ou gaufrée, que l'on appelle la garde, et que l'on colle sur l'envers du carton. - Voilà une reliure simple et solide. Si on veut des ornements, des lettres, des titres imprimés sur la toile ou le maroquin, on pourra les ajouter ensuite.

Ornements
Les ornements dont on couvre les plats ou le dos sont ordinairement ou gaufrés simplement, imprimés en creux et en relief, ou bien dorés comme ceux qui figurent sur la couverture de ce volume. Supposons d'abord qu'il s'agisse d'imprimer un ornement seulement gaufré, sans dorure. On a une plaque très épaisse de métal, ordinairement de cuivre, une sorte de moule où sont gravés les ornements que l'on veut imprimer: quoique cette plaque soit le plus souvent en cuivre, on l'appelle cependant un fer... un fer à gauffrer. Ce fer est muni d'un manche. Pour produire l'empreinte il doit être chauffé modérément sur un feu de charbon. On pose le fer chaud sur la toile ou la peau, à l'endroit convenable, et, soit à la main, soit à l'aide d'une presse, on exerce une pression suffisante. Sous l'action combinée de la pression et de la chaleur, la toile ou la peau, et même le carton placé au-dessous, prennent la marque des gaufrures du fer, et l'ornement est imprimé, profond, ineffaçable. Cette opération est souvent appelée étampage, parce que le fer à gaufrer, surtout s'il est de grande dimension, porte aussi le nom d'étampe.
Veut-on, au contraire, imprimer, sur le maroquin ou sur la toile, des lettres, des ornements dorés, on passe tout d'abord, avec une éponge, sur la partie qui doit recevoir l'ornement, une sorte de vernis - formé de blanc d'uf - substance naturellement collante - délayé avec de l'eau ; puis, le vernis devenu sec, on passe dessus, à l'aide d'un tampon, une légère couche d'huile d'olive. Ensuite l'ouvrier étale adroitement sur toute la surface encollée, une feuille d'or battu, excessivement mince - si mince qu'elle flotte au moindre souffle. Tout est préparé : il ne s'agit plus que d'étamper l'ornement comme précédemment, par la pression d'un fer modérément chauffé, appliqué soit à la main, soit au moyen d'une presse. Dans les creux formés par le fer, la feuille d'or se trouve collée et adhère fortement ; aux endroits qui n'ont pas été comprimés, elle n'adhère pas. En passant un pinceau sur la partie étampée, le doreur enlève, comme une fine poussière, l'excédent de la feuille d'or, le brillant métal reste seulement dans les creux où il a été fixé par la pression et la chaleur ; les lettres ou les traits apparaissent nets et resplendissants sur la couleur foncée de la reliure, ainsi que vous pouvez l'observer au dos de ce volume.

Tranches
Vous êtes peut-être curieux de connaître aussi comment on produit ces tranches dorées qui donnent au livre un aspect si agréable et si riche. Lorsque la tranche a été rognée, on fixe le livre dans une sorte d'étau de bois mobile ; on le serre fortement, puis on achève de dresser et de polir la tranche en la raclant doucement avec un racloir bien affilé. Puis on passe d'abord sur la tranche polie, à l'aide d'un pinceau, une couche légère de colle de peau (c'est-à-dire de gélatine semblable à celle du menuisier, mais plus fine et plus blanche). Cette couche séchée, on applique, avec une fine éponge, un mélange de blanc d'uf et d'une matière rougeâtre nommée sanguine : ce qui fait sur la tranche une sorte de peinture rouge-brun. On laisse sécher. Enfin, au moment d'appliquer l'or, le doreur étend de nouveau, avec un pinceau, une couche de blanc d'uf, délayé dans de l'eau ; puis sur cette couche fraîche il applique de légères feuilles d'or, qu'il fait adhérer en les tamponnant doucement. On fait sécher encore. La surface dorée semble alors un peu terne ; mais l'ouvrier va lui donner un éclat vif et miroitant en la brunissant, c'est-à-dire en la frottant avec un outil nommé brunissoir. C'est un morceau d'agate, pierre excessivement dure et demi-transparente, arrondie, parfaitement polie, et emmanchée dans une poignée de bois. - Parfois, au lieu de dorer la tranche, on y applique une couche de couleur, que l'on polit ensuite au brunissoir d'agate.
Telles sont les principales opérations à la reliure. Mais, comme vous le pensez bien, le travail varie, dans ses détails, suivant la richesse ou la simplicité de la reliure. Un livre à dos de toile, dont les plats sont couverts d'une couverture de papier imprimée, un livre simplement cartonné, comme disent les relieurs, et tel que se font les livres de classe de l'écolier, ne coûte pas les mêmes peines qu'un volume à riche reliure, à tranche dorée, avec dos et plats de maroquin, de chagrin (peau à grains), couverts d'ornements en relief, dorés, peints parfois de différentes couleurs. Selon les circonstances, l'ordre des travaux est parfois changé. Souvent les dos de toile sont étampés et dorés avant d'être collés sur le livre ; les tranches sont dorées avant qu'on fixe les cartons. D'autres fois le dos et les plats sont recouverts d'une même pièce de toile et tiennent ensemble ; la couverture entière est fabriquée à part, étampée, dorée, avant d'être appliquée sur le livre. Cette manière de procéder, qu'on nomme emboîtage - le livre étant pour ainsi dire introduit dans la couverture toute faite comme dans une boîte, - est rapide et économique ; elle donne des reliures élégantes, mais d'une résistance moindre. Dans ce cas, au lieu d'appliquer un à un et à la main, les fers chauffés qui impriment les gauffrages en relief et fixent la dorure des ornements, on les imprime au moyen d'une presse mécanique. Le fer (ou étampe) est fixé au plateau supérieur de la presse ; il est chauffé modérément au moyen de la vapeur amenée par un tuyau. La couverture étant posée et mise bien en place sur le plateau inférieur, la presse, en s'abaissant, la comprime fortement, y estampe les ornements. - Enfin, dans les grands ateliers, où l'on relie à là fois un très grand nombre de livres semblables, les cartons sont coupés de grandeur convenable, et les trous y sont percés, les coups de scie sont donnés au dos du volume pour le grecquage, les dos arrondis, le tout au moyen de machines ingénieuses qui abrègent le travail.



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