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Jules Richard , L'art de former une bibliothèque, 1883

AVANT- PROPOS

Ce n'est pas pour les grands bibliophiles que j'écris ce petit traité sur l'art de former une bibliothèque; ceux-là n'ont besoin ni de maîtres ni de leçons. Ce petit volume est spécialement destiné aux honnêtes gens qui aiment les lettres et cherchent dans la pratique de leur culte, dans le goût de la collection des livres une agréable diversion aux ennuis quotidiens de la vie. Jamais la passion des livres anciens et nouveaux n'a été plus répandue. qu'aujourd'hui ; mais il convient d'ajouter tout de suite qu'on n'a jamais fait de plus vilaine librairie. je ne parle ici que de la confection des livres courants, des romans, brochures, pièces de théâtre, livres spéciaux qui sont presque tous fabriqués avec une remarquable négligence. Composés avec des caractères usés, mal corrigés, tirés sans soin sur un affreux papier n'ayant ni corps ni ampleur, défectueusement margés et assemblés grossièrement sous une couverture généralement transformée en catalogue, ils sont horribles. Tellement horribles qu'un auteur, respectueux de ses oeuvres fait toujours tirer pour son usage et celui des personnes qu'il estime une cinquantaine d'exemplaires en grand papier ordinairement du vergé à la forme - souvent sept ou huit autres sur vélin ou sur chine. Ce sont là heureusement les seuls témoignages qui resteront de notre librairie courante ; ce sont les seuls que l'on collectionne à côté des superbes éditions que nos grands artistes éditeurs, secondés par des maîtres imprimeurs - parfois aussi artistes qu'eux, - établissent à petit nombre et par conséquent à des prix trop élevés pour les lecteurs vulgaires.
Une belle bibliothèque représente donc une valeur qui peut varier comme le portefeuille d'un spéculateur, car les livres ont leurs cours soumis aux caprices de la mode et des collectionneurs.
On compte, tant à Paris qu'en France et à l'étranger, environ mille personnes qui collectionnent les beaux livres. Si l'on veut y ajouter les amateurs possédant une bibliothèque de plus de trois mille volumes reliés, on peut hardiment quadrupler ce chiffre.
Un document de librairie établissait récemment que le Manuel du libraire de Brunet, aujourd'hui épuisé, a été tiré à six mille exemplaires; et il en concluait qu'il existe le même nombre de Bibliophiles. Ce raisonnement est faux, car l'oeuvre de Brunet a sa place marquée chez tous les libraires importants et dans presque toutes les bibliothèques publiques de l'Europe et des Etats-Unis ; et leur nombre vient diminuer d'autant celui des amateurs acheteurs du Manuel.
Ces collectionneurs et amateurs appartiennent à tous les rangs de la société. je cite une trentaine de noms au hasard de ma mémoire : S. A. R. le duc d'Aumale, la famille de Rothschild, le baron Pichon, Hankey, Guy-Pelion, Quentin- Bauchard, de Lignerolles, Richard Gompertz, le comte Foy, Delicourt, Gonzalès, Eugène Paillet, Ulric Richard-Desaix, Dutuit, Laroche-Lacarelle, Dècle, Bégis, Henri Leroy, le prince d'Essling, Jules Hédou, le duc de Brissac, Edouard Bocher, l'abbé Bossuet, Laugel, Charles Mehl, Georges Danyau, le baron Ruble, Léonce de Lamothe, etc., dignes successeurs des Cicongne, Pixérécourt, Soleinne, Armand Bertin, La Bédoyère , Yemenitz, Solar, Jacques-Charles Brunet, Léon Double, Ambroise Firmin Didot, Emile Michelot, Bancel, etc. Mais à côté de ces grands amateurs, je connais d'humbles bureaucrates, de modestes gens de lettres, qui n'ayant pas assez d'argent mignon pour éparpiller leurs forces dans des acquisitions variées, les concentrent sur un filon bibliographique particulièrement intéressant. C'est ainsi que s'explique la cherté de certains livres à certaines époques. Il y a sept ou huit ans, par exemple, on collectionnait les Rétif de la Bretonne avec une telle frénésie qu'en 1877, un exemplaire complet - et en reliure ordinaire du temps -des oeuvres de ce pamphlétaire romancier, provenant de M. Ludovic Halévy, fut catalogué chez Fontaine, le célèbre libraire du passage des Panoramas, au prix de cinq mille francs (183 parties en 158 tomes).
Un autre exemplaire beaucoup mieux conservé et non rogné, relié superbement par Chambolle Duru, figurait à côté de celui de M. Ludovic Halévy et était estimé au prix de 18 mille francs !!!
Je donne ces prix pour qu'on saisisse du premier coup la différence entre les exemplaires rognés et les exemplaires non rognés. Ces derniers peuvent être reliés à nouveau. Les autres doivent conserver l'habit de leur temps qui, surtout pour les Rétif, manque de charme et d'élégance.
Il y a quatre ou cinq ans, la mode était aux Cazins. En ce moment la grande admiration que l'on éprouvait pour les adorables petites éditions du libraire Cazin commence à diminuer. Les seuls exemplaires des ouvrages érotiques à gravures, surtout. lorsqu'ils sont reliés en maroquin rouge plein, ont conservé de la valeur.
Remarque utile à noter: toutes les fois que la bibliophilie commerçante s'occupe trop activement d'une famille de livres, le goût du public pour ces livres diminue d'autant plus que le prix s'élève. La spéculation a bien vite atteint ses bornes, justement parce que le nombre des amateurs d'un livre est assez restreint. En 1850, Monsieur Nicolas, le meilleur ou tout au moins le plus curieux ouvrage de Rétif, se vendait en nombre à vingt centimes le volume, rue de Touraine-Saint-Germain, aujourd'hui rue Dupuytren. Un petit libraire de la rue de la Lune, Alvarès, acheta tout en bloc et imagina d'en constituer une valeur à la hausse, en demandant à Monselet une biographie bibliographique qui remit Rétif à la mode. Cette mode dura jusqu'au moment où Fontaine la tua par ses exagérations. C'est ainsi que le bibliophile Jacob, en refaisant et en complétant la jolie monographie de Charles Monselet a fait baisser des trois quarts la valeur vénale de Rétif. J'attribue la défaveur momentanée des éditions Cazin à la réédition des travaux de M. Brissard-Binet, libraire de Reims, et aux publications de M. A. Corroënne, ex-musicien au régiment de gendarmerie de la Garde impériale et amateur distingué, fanatique de Cazin.
Le collectionneur aime surtout ce qu'il connaît peu, et adore ce qu'il ne connaît point. Aussi je terminerai cette introduction par les conseils suivants:
Se méfier toujours de son enthousiasme.
Se méfier des prix énormes auxquels on cote certaines éditions originales d'auteurs secondaires. Pour les génies reconnus, on peut y aller de bon coeur, mais pour les autres que de mécomptes on se prépare dans l'avenir!
N'acheter cher qu'un livre que l'on connaît.
Vérifier les titres, la pagination, les tables et compter les gravures si c est un livre à vignettes.
Même réflexion pour les tirages sur papier extraordinaire de livres absolument ordinaires. Le Whatman et la peau de vélin doivent être bien portés pour conserver leur valeur.
Mais, me demandera-t-on, comment vérifier ce qu'on ne sait pas ?
Je vais l'expliquer après avoir dit comment on devient un amateur.

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